Le pur et l’impur

“A l’époque où nous fimes amitié, Damien devenait presque aussi dur pour lui même que pour “elles”. La vieillesse, le déclin, les déchéances physiques, il les condamnait selon le code des peuplades qui achèvent les vieillards et mettent à mort les infirmes. Nulle clémence, – une parfaite douceur d’expression.

Je lui posais des questions qui devaient lui sembler assez niaises :

-Quel souvenir Damien, croyez vous avoir laissé aux femmes, à la plupart des femmes? Il ouvrit ses grands yeux gris, dont il ménageait les regards, d’habitude, entre des paupières mi-fermées.

Quel souvenir?…A coup sûr, un goût de trop peu, – naturellement”. Le ton de la réplique me choqua, encore qu’elle fut trop sèche pour que j’y soupesonnasse de la fatuité. Je regardais cet homme froid qui n’était point affecté, ni entaché de beauté commerciale. Je ne lui reprochais que d’avoir les mains et les pieds petits et délicats. Le détail est d’importance pour moi. Quant à ses yeux gris et ses cheveux noirs, c’est un contraste qui nous frappe vivement nous autres femmes, et nous disons avec complaisance que c’est un indice de caractère violent. L’homme au caractère violent daigna ajouter quelques mots :

-Que je les ai eu par surprise, ou qu’elles aient langui un bon moment, il a bien fallu que je les quitte au moment où j’étais sûr qu’elles crieraient après moi comme des brûlées…Voilà tout.

Je sais que chaque métier enfante son mensonge propre, sa propre littérature, aussi écoutais-je “don juan” avec incrédulité.

“Il a bien fallu…” et pourquoi a t-il bien fallu? Il reprit sa fermeté, son air de présager les méfaits de la lunaison ou la fatale invasion des chenilles :

-Vous ne voudriez tout de même pas que je me sois consacré à leur bonheur, à partir du jour où j’étais sûr d’elles? D’ailleur je ne serai pas un homme à femme si j’avais fait beaucoup l’amour.

Je me souviens que cet enseignement me fut confié, entre minuit et deux heures du matin, dans une de ces villes équivoques où l’ombre est le glacial revers du soleil […].

Il buvait avec soin, resserant sur le chalumeau de paille sa bouche bien modelée qui faisait naitre des idées de douceur, de sommeil, de secret triste et caressant et qui restait jeune. “Point ne se fane une bouche baisée”. J’ai pensé fréquemment à cet homme qui n’avait ni esprit, ni gaité, ni la désarmante sottise dont s’épanouissent confiantes les femmes. Il n’était paré que de sa fonction. Cent fois j’ai soutenu devant moi même que rien de lui ne me troublait pour reconnaitre cents fois que ce n’était qu’une partie, la petite partie claire et courte, la partie inutile de la vérité.

…Alors vous comprenez disait Damien, et moi?…Et moi dans tout ça? Qu’est ce que j’ai eu dans tout ça?…

De quel droit? De quel droit ont elles eu, toujours, plus que moi? Si encore je pouvais en douter. Mais je n’avais qu’à les voir…Leur plaisir n’était que trop vrai. Leurs larmes aussi. Mais leur plaisir surtout…

Etre leur maître dans le plaisir mais jamais leur égal…Voilà ce que je ne leur pardonne pas.

Il respira heureux d’avoir explusé de lui le motif de sa grande lamentation…[…]

-Le plaisir, bon oui, le plaisir c’est entendu, mais de là à…Elles vont trop loin. Il vida avec force le fond de son verre sur le tapis comme un roulier dans une auberge et ne s’excusa pas[…]

-Elles vont vraiment si loin?

-Croyez moi elles ne savent pas revenir en arrière. […]

-C’était peut-être votre faute, n’avez vous jamais donné à une femme le temps de s’habituer à vous, de s’adoucir de se reposer?

-Quoi donc fit-il railleur. La paix alors? La pommade aux concombres pour la nuit et les journeaux au lit le matin?

Je respectais le silence, la paroles elliptique de l’homme qui n’avait de toute sa vie, jamais traité avec l’ennemie, ni déposer l’armure, ni admis dans l’amour cette décrépitude qu’est le repos…[…]

-Les femmes que j’ai connu n’auront pas eu à s’en plaindre. Je les ai bien élevées. Et pour ce qu’elles m’ont donné en échange…

Il se leva, aussi me hatais je de demander :

-“Ce qu’elles vous ont donné?” Mais je pense leur douleur. Vous n’étes pas si mal payé!

“Leur douleur…” répéta t-il, oui leur douleur c’est bien vague. Et je n’y tiens pas autant que vous le croyez. Leur douleur, je ne suis pas un homme méchant. Je voudrais seulement avoir reçu ne serait ce qu’en instant ce que j’ai donné… […]

Je l’avais accompagné jusqu’au tambour vitré du hall.

– “Laissez mourir”, dit il encore une fois c’est moins dangereux. Je peux affirmer sur mon honneur n’avoir jamais fait don ou prêt ou échange…que de cela…”. Il se servit d’un geste compliqué pour se désigner d’un geste compliqué qui effleurait en voltigeant sa poitrine, sa bouche, son sexe, son flanc. La fatigue sans doute m’aidant il ressembla à un animal dressé sur deux pattes et dévidant l’invisible. Puis il retomba à sa stricte signification humaine, ouvrit la porte puis se mêla aisement à la nuit extérieure où la mer était déjà un peu plus pâle que le ciel.

Colette, “Le pur et l’Impur” édition définitive de “Ces plaisirs…”.